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Friday, 03 October 2014

Mahler, Klimt, Cobra

Publié par obscurius dans Musicales - 1 octobre 2014

« Le peintre apporte son corps… » Je repensais à cette belle formule en découvrant cet enregistrement de Maximianno Cobra. Cela est d’un passeur. D’un passeur de musique, de peinture, et d’amour. Et chacun porte l’autre. Pour moi qui vis plus de l’oreille, c’est Mahler qui porte Klimt, qui en épouse les contours et les reflets, qui nous plonge dans la touche de sa peinture comme nous caresse le grain de sa musique, si dessinée ici, si suivie du doigt, oui, grain à grain. Et parfois un visage, et ces lèvres de sang, et ces quelques rappels d’attaques, et de toute la souffrance derrière. On en viendrait à s’irriter d’un bref instant (où est-ce ?) où cette fusion du rythme de la vision et du coulé de la musique semble connaître une brèche fugitive, où le déroulé de l’image semble gagner, le temps d’une infime transition, un brin de temps sur le fil du discours musical – tant sinon l’un épouse l’autre, déploie l’autre, ouvre l’autre, à rêver (mais qui peut ?) que le seul regard puisse célébrer dans la solitude de telles épousailles.

Et puis il y a le corps du maître, et celui de l’orchestre, entrevu.

L’orchestre, laissons. Tout est tellement évidence ici. La noblesse, la profondeur, la gravité, l’essentialité du geste musical nous sont enfin rendues. La moindre attaque, le moindre appui, le moindre frôlement du doigt, l’attention à cette matière tendue, et tendue au corps, d’où l’harmonie ne cesse de sourdre. Chaque retour est un retour en grâce.

Mais le corps du maître d’oeuvre, c’est trop d’abord, à ce que je sens. Pourquoi trop ? Parce que ce corps dit trop, le visage bien sûr, les mains même, quand le geste se montre au lieu de s’esquisser. Mais rentrons. Il y a ici tant d’Italie (et même en oubliant Mort à Venise – mais pourquoi oublier cette autre rencontre, pas si autre ?) D’Italie, je veux dire, ce qui ne veut peut-être rien dire aux Italiens, parce que ce corps livré est un refus de mentir ou de dissimuler. Si je ne disais pas cela, si je ne vous donnais pas cela à voir, il y a quelque chose que vous ne saisiriez pas. Quand je refuse ce corps, c’est encore que je maintiens un peu au loin, un peu sous le regard, ce jeu de son et de lumières. Mais c’est l’amour, mais c’est le sang, et toute la violence sauvée et conservée. Il faut aussi garder le lien avec ce que nous sommes. Sublime rabattu sur l’homme, forcément seul à le porter, à le recréer, à le transmettre à son pauvre semblable, son frère. Oui, c’est indécent. Rousseau fut indécent, comme Diogène, eux qui cherchèrent désespérément l’homme, chacun avec sa lanterne. Et je pense souvent que c’est quand l’art est au plus haut qu’il est au plus près de nous faire perdre l’homme de vue, comme il est au plus près de nous le livrer tout entier. Ici l’homme se livre, solitude absolue qui s’ouvre à tous, et c’est le beau risque qui achève l’oeuvre du passeur. Chapeau, maestro !